La Bataille d’«Amatrice » – 1778

Annales politiques, civiles et littéraires du XVIIIe siècle

« Sur le mot Amatrice. Une fort aimable Dame de L***, qui connaît parfaitement sa Langue, qui aime beaucoup la Lecture et les Sciences, m’a fait une querelle. En lisant le numéro XV des Annales, etc., elle m’a soutenu que le mot Amatrice qui s’y trouve n’était pas français. L’autorité des Annales me subjuguait, moi ; et pour la fortifier aux yeux de ma charmante antagoniste, j’ai cité L’Emile, où le même mot se trouve, tome I, p. 133. […]

Au défaut de cet oracle, on a consulté M. G…., maître de Langue, le plus fameux de L***, qui a décidé, que ce mot était un vrai barbarisme. Lisez, s’il vous plaît, sur cet objet-là les deux lettres ci-jointes :

– « Madame, Je serais fâché que vous soutinssiez que Amatrice est français : ce mot est un vrai barbarisme. Amatrice et Autrice ne valent pas mieux l’un que l’autre. Quant à la règle que vous me demandez, elle est toute simple : la voici. Le mot ne fut jamais français ; et je doute qu’il obtienne jamais des lettres de naturalité. Enfin on dit une femme amateur, comme on dit une femme auteur. J’ai l’honneur, etc. Signé G…… ».

– « Madame, je propose cent louis d’or contre dix, à ceux qui veulent que Amatrice soit français. M. Linguet a sans doute beaucoup d’esprit ; personne ne le lui contestera, mais je ne puis lui pardonner d’être néologue. Si l’on s’obstine encore à vouloir que Amatrice soit français, mettez sous les yeux des partisans du néologisme tous les Dictionnaires français depuis Joubert jusqu’à celui de l’Académie. Vous n’avez pas de meilleur moyen de les convaincre d’ignorance dans la Langue française. Non, Madame, non, le mot n’est pas français. Linguet est le premier qui ait osé le hasarder et j’ose vous assurer qu’il ne fera pas fortune. J’ai l’honneur d’être, ettc. Signé G….. »

Ces décisions n’ont point convaincu. Mon avis est que ce mot est français, car il est analogue au génie des cette Langue puisqu’on dit :

Acteur                         Actrice

Ambassadeur               Ambassadrice

Bienfaiteur                   Bienfaitrice

Consolateur                  Consolatrice

Créateur                       Créatrice

Directeur                      Directrice

Electeur                       Electrice

Fondateur                     Fondatrice

Producteur                   Productrice

Protecteur                    Protectrice

Spectateur                    Spectatrice

Tuteur                          Tutrice

Usurpateur                   Usurpatrice

Par conséquent, si l’on parle d’un homme, on dira bien Monsieur est Amateur de la musique ; mais parlant d’une femme, il faudra, à ce que je crois absolument mettre, Madame est Amatrice de la musique. Il faut cependant convenir que j’ai lu ce mot dans MM. Rousseau et Linguet, sans régime.

L’on m’oppose que ce mot ne se trouve dans aucun Dictionnaire, ni dans celui de Richelet, ni dans celui de l’Académie. Je réponds, la Langue française est une Langue vivante qui peut se perfectionner et acquérir tous les jours ; mais les génies du premier ordre, seuls, ont le droit de créer de nouveaux mots.

Par exemple, il n’y a pas longtemps que M. de Voltaire a proposé vagissement, du latin vagitus, mot qui signifie le cri des enfants au berceau, conformément au mot mugissement, du latin Mugitus. L’Académie l’a reçu, et on le trouve à présent dans son Dictionnaire. Ainsi il faut espérer que l’Académie naturalisera le mot Amatrice.

L’on m’objecte : « Nous ne croirons jamais qu’un mot soit français, lorsqu’on ne le trouve pas dans le Dictionnaire de l’Académie. » Pardonnez-moi, Mesdames, si j’ose vous dire que ce n’est pas ici le cas. Cherchez, s’il vous plaît, si vous y trouvez créatrice ; ce mot est pourtant français, mais l’Académie ne l’a pas inséré dans son Dictionnaire.

Enfin, on le confondrait, dit-on, avec la matrice, mot de chirurgie, qui a beaucoup de ressemblance avec l’amatrice ; dernière ressource d’un ennemi prêt à s’avouer vaincu ! N’entend-on pas quand on parle de chirurgie, et quand on parle d’une femme qui est Amatrice, de la poésie, par exemple ?

L’usage d’ailleurs ne fait-il pas disparaître l’idée même de ces allusions, qui ne peuvent arrêter des esprits graves et honnêtes, les seuls à qui l’on doive des ménagements. Combien de mots dans votre Langue, et dans toutes les Langues qui ont une origine ridicule et ignoble, qui cependant se placent sans difficulté dans le langage noble ! Pétiller, reculer, etc. ne pourraient-ils pas rappeler également une étymologie indécente ? Sont-ils cependant bannis, même de votre poésie la plus sérieuse ? […]

Où en seraient tous les idiomes, si, sous prétexte de les épurer, il fallait deviner tous les calembours auxquels ils peuvent donner lieu, et proscrire tous les mots dont un esprit polisson peut abuser ?

L’observation de M. G….. ne me paraît pas juste. L’on dit une femme Auteur, parce qu’une femme qui fait un livre, est une femme extraordinaire. Mais il est dans l’ordre qu’une femme aime les spectacles, la poésie, etc. comme il est dans l’ordre qu’elle soit spectatrice.

C’est toujours à la Capitale à donner à un mot ses lettres de naturalité ; et s’il est vrai que celui-là soit usité à Paris, il les a déjà obtenues. Inconduite, fertilisation, et cent autres, paraissaient plus extraordinaires ; et l’on ne doit traiter de néologie que ce qui est absolument inutile. Ainsi, je crois avoir pour moi l’usage, l’autorité & l’analogie.

REPONSE

[…] Ce qui me rendrait peut-être plus tenace ici, c’est que je soupçonne notre charmante adversaire d’être un peu dirigée par un savant ; je crois entrevoir qu’elle n’exige notre obéissance que pour en faire hommage à l’érudition de son docteur. Or j’avoue que je ne plierais pas volontiers sous la férule de celui-ci.

Savez-vous bien, Monsieur, que c’est un rude homme que votre M. G…. Comment ! la règle, c’est de faire ce qu’il veut. Dieu me garde d’être jamais son disciple.

Vous avez combattu son oracle avec autant de sagacité que de politesse : j’avais employé notre pauvre Amatrice sans y réfléchir, sans me douter qu’elle pût jamais essuyer un affront, et s’entendre disputer son existence ; sans soupçonner même que ce fût une hardiesse, et que J. Jacques m’en eût donné l’exemple. Vous me fournissez, pour en légitimer l’usage, des ressources que je n’aurais sûrement pas trouvées, l’autorité de J. Jacques et vos raisons. […]

Si j’osais ajouter quelque chose à ce que vous avez si bien développé, je dirais encore que, puisqu’il en appelle aux Dictionnaires et à l’Académie, sa Femme-amateur est un vrai barbarisme dont il ne trouvera la justification nulle part […].

Ces prétendus inspecteurs de la pureté des mots ont furieusement hâté, en plus d’un sens, la corruption des choses !

Linguet, pour le chapitre « Amatrice », p. 386-397.

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