Vous avez dit « matrimoine » ?

« Mes chères amies, ne faites pas mauvais usage de ce nouveau matrimoine, comme le font ces arrogants qui s’enflent d’orgueil en voyant multiplier leurs richesses et croître leur prospérité. »

Christine de Pisan, La Cité des Dames (1405)

« Vous avez dit matrimoine? » :

Patrimoine signifie littéralement «héritage des pères».
Ainsi nous construisons notre mémoire culturelle sur un socle de biens artistiques à 95 % masculins.
Construire du matrimoine — un mot dont l’histoire remonte au Moyen Âge — consiste à faire émerger l’«héritage des mères», à savoir rendre à nouveau visibles les biens artistiques transmis par les femmes qui nous ont précédé.e.s, afin de les intégrer à notre héritage universel et leur donner la place qu’elles auraient dû avoir si l’Histoire ne s’était pas écrite au masculin.
Virginia Woolf, dans Un lieu à soi, s’interrogeait en 1928 sur le destin supposé de la sœur de Shakespeare, si elle avait eu son génie : « N’importe quelle femme, née au 16e siècle et magnifiquement douée, serait devenue folle, se serait tuée ou aurait terminé ses jours mi-sorcière mi-magicienne, objet de crainte et de dérision. » Un jugement que les dernières recherches historiques tendent pourtant à contredire. Car, des deux côtés de la Manche, les sœurs de Shakespeare, mais aussi de Corneille, Molière, Racine et Beaumarchais ont bel et bien existé. Elles ont été jouées, parfois critiquées et combattues, mais souvent applaudies, éditées et célébrées.
Et cependant, aucune trace d’elles dans les histoires du théâtre et dans la mémoire collective. Pourquoi une telle absence? C’est ce silence, concernant nombre de femmes qui se sont illustrées dans les différents arts, que des artistes pointent du doigt aujourd’hui. […]
Le matrimoine est l’occasion d’écrire une nouvelle Histoire en ouvrant les frontières, de nous réunir autour d’un Héritage international, en rendant visibles les œuvres de créatrices passées du monde entier. Cette nouvelle page de notre Histoire, que nous commençons à écrire, peut contribuer à offrir des modèles universels et à tisser des liens interculturels.
Souhaitons, grâce à la constitution d’un matrimoine vivant, performatif — et souvent subversif — qu’émerge un nouvel Héritage, susceptible de modifier nos représentations collectives et de renouveler notre regard sur les arts vivants

Texte publié dans la Revue du Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon, n°0, sept-déc. 2016

Histoire du mot « matrimoine » : recherche et écriture en cours (à paraître)

Treize ans après mes recherches sur l’histoire du mot « autrice », je travaille actuellement à mettre en lumière l’effacement du substantif matrimoine.

D’après Le Robert historique de la langue française, le mot apparaît dès 1155 en ancien français sous la forme de matremuine, puis matremoigne, avant de devenir « matrimoine » en 1408.  Au Moyen Âge, quand un couple se mariait, il déclarait son patrimoine (les biens hérités du père) et son matrimoine (les bien hérités de la mère).  Dix siècles, plus tard, le patrimoine a pris ses lettres de noblesse, jusqu’à l’avènement des Journées européennes du patrimoine, tandis que le substantif « matrimoine » a disparu… Ne reste que l’adjectif matrimonial pour tout ce qui a trait au mariage. Le résultat d’un processus de masculinisation de la langue entamée au XVIIème siècle, sous l’égide de l’Académie française, à laquelle il est en temps de mettre fin, en rendant au matrimoine  ce qui appartient au matrimoine… A suivre.

A voir : vidéo-conférence « Qu’est-ce que le matrimoine ? »

1 commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s