Vous avez dit « matrimoine » ?

« Mes chères amies, ne faites pas mauvais usage de ce nouveau matrimoine, comme le font ces arrogants qui s’enflent d’orgueil en voyant multiplier leurs richesses et croître leur prospérité. »
Christine de Pisan, La Cité des Dames


Vous avez dit « matrimoine » ? (1) – Tribune d’Aurore Evain, pour le Mouvement HF, Blog Médiapart

En réponse aux attaques concernant la demande du groupe EELV, au Conseil de Paris, de prendre en compte l’héritage des femmes, c’est-à-dire le Matrimoine, au même titre que le Patrimoine, et de renommer les « Journées du patrimoine » en « Journées du matrimoine et du patrimoine », des précisions sur ce terme et cette notion permettront d’en révéler les enjeux et de rappeler le poids des mots.

Patrimoine signifie littéralement « héritage des pères ». Et en effet, nous construisons notre mémoire culturelle sur un socle de biens artistiques majoritairement masculins.

À cette étape de notre histoire, le terme « matrimoine » — un mot dont l’origine remonte au Moyen Âge — a donc le mérite de pointer ce que signifie dans les faits ce « patrimoine » faussement neutre et véritablement exclusif : à savoir la mise en valeur de biens culturels essentiellement transmis par les hommes.

En trois coups de syllabes, il remet en lumière des biens culturels transmis par des créatrices invisibilisées depuis des siècles, enterrées vivantes par une Histoire qui s’est écrite au masculin, et beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit. La puissance symbolique du langage est immense, et l’on se priverait de cet outil indéniable de légitimation ?

L’actualité nous démontre qu’en matière d’égalité femmes-hommes, toutes les ressources nous sont nécessaires : il n’y a pas de « vrais » et « faux » combats », ni matière à les concurrencer ou les hiérarchiser. Au contraire, ces batailles se renforcent mutuellement.

Les violences symboliques tiennent un rôle majeur dans les mécanismes de domination masculine et la délégitimation des femmes, dès leur plus jeune âge. Si la question du langage était anodine, certains n’auraient pas mis autant d’énergie, depuis plus de quatre siècles, à masculiniser la langue et à faire disparaître des mots comme « matrimoine » ou « autrice »[1]. Christine de Pizan, au XVème siècle – alors que la polémique sur la place des femmes dans la société faisait rage – se fit la défenseuse du « matrimoigne ». À l’époque, lorsqu’un couple se mariait, les conjoints déclaraient leur patrimoine (transmis pas le père) et leur matrimoine (transmis pas la mère)… Aujourd’hui, il nous reste les prestigieuses « Journées européennes du patrimoine » et les « agences matrimoniales ».

L’histoire de la langue en dit long sur les stratégies de reproduction du sexisme. Il est temps de nous en servir pour contribuer à produire de l’égalité. Et, par ces temps de conscientisation politique, il serait bénéfique pour les générations futures de saisir sans plus attendre l’opportunité qu’offre le langage de visibiliser par la force des mots l’apport des femmes à notre Héritage culturel.

Nommer notre matrimoine, c’est permettre aux femmes comme aux hommes de se situer dans une filiation mixte, de pouvoir se reconnaître dans des modèles masculins ET féminins. C’est former les jeunes générations à d’autres rôles sociaux et permettre l’émergence d’une scène artistique plus égalitaire.

Constituer du matrimoine, c’est rappeler que non seulement les créatrices d’hier ont existé, mais qu’elles ont eu du talent, et que leur légitimité à être célébrées peut aider à légitimer celles d’aujourd’hui.

Souhaitons, grâce à la mise en lumière d’un matrimoine vivant et performatif qu’émerge un nouvel Héritage, constitué de matrimoine ET de patrimoine, susceptible de modifier nos représentations collectives et de renouveler notre regard sur les arts.

Aurore Evain, historienne, autrice et metteuse en scène
Pour le Mouvement HF

[1] « Histoire d’ »autrice », de l’époque latine à nos jours », par Aurore Evain


« Vous avez dit matrimoine? » (2) : Texte publié dans la Revue du Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon, n°0, sept-déc. 2016

Patrimoine signifie littéralement «héritage des pères».

Ainsi nous construisons notre mémoire culturelle sur un socle de biens artistiques à 95 % masculins.
Construire du matrimoine — un mot dont l’histoire remonte au Moyen Âge — consiste à faire émerger l’«héritage des mères», à savoir rendre à nouveau visibles les biens artistiques transmis par les femmes qui nous ont précédé.e.s, afin de les intégrer à notre héritage universel et leur donner la place qu’elles auraient dû avoir si l’Histoire ne s’était pas écrite au masculin.
Virginia Woolf, dans Un lieu à soi, s’interrogeait en 1928 sur le destin supposé de la sœur de Shakespeare, si elle avait eu son génie : « N’importe quelle femme, née au 16e siècle et magnifiquement douée, serait devenue folle, se serait tuée ou aurait terminé ses jours mi-sorcière mi-magicienne, objet de crainte et de dérision. » Un jugement que les dernières recherches historiques tendent pourtant à contredire. Car, des deux côtés de la Manche, les sœurs de Shakespeare, mais aussi de Corneille, Molière, Racine et Beaumarchais ont bel et bien existé. Elles ont été jouées, parfois critiquées et combattues, mais souvent applaudies, éditées et célébrées.
Et cependant, aucune trace d’elles dans les histoires du théâtre et dans la mémoire collective. Pourquoi une telle absence? C’est ce silence, concernant nombre de femmes qui se sont illustrées dans les différents arts, que des artistes pointent du doigt aujourd’hui. […]
Le matrimoine est l’occasion d’écrire une nouvelle Histoire en ouvrant les frontières, de nous réunir autour d’un Héritage international, en rendant visibles les œuvres de créatrices passées du monde entier. Cette nouvelle page de notre Histoire, que nous commençons à écrire, peut contribuer à offrir des modèles universels et à tisser des liens interculturels.
Souhaitons, grâce à la constitution d’un matrimoine vivant, performatif — et souvent subversif — qu’émerge un nouvel Héritage, susceptible de modifier nos représentations collectives et de renouveler notre regard sur les arts vivants


Histoire du mot « matrimoine » : recherche et écriture en cours (à paraître)

Treize ans après mes recherches sur l’histoire du mot « autrice », je travaille actuellement à mettre en lumière l’effacement du substantif matrimoine.

D’après Le Robert historique de la langue française, le mot apparaît dès 1155 en ancien français sous la forme de matremuine, puis matremoigne, avant de devenir « matrimoine » en 1408.  Au Moyen Âge, quand un couple se mariait, il déclarait son patrimoine (les biens hérités du père) et son matrimoine (les bien hérités de la mère).  Dix siècles, plus tard, le patrimoine a pris ses lettres de noblesse, jusqu’à l’avènement des Journées européennes du patrimoine, tandis que le substantif « matrimoine » a disparu… Ne reste que l’adjectif matrimonial pour tout ce qui a trait au mariage. Le résultat d’un processus de masculinisation de la langue entamée au XVIIème siècle, sous l’égide de l’Académie française, à laquelle il est en temps de mettre fin, en rendant au matrimoine  ce qui appartient au matrimoine… A suivre.


A voir : vidéo-conférence « Qu’est-ce que le matrimoine ? »

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