Il était une fois… « autrice »

L’aventure linguistique d’une décennie

Le premier mécanisme de sexisme dont j’ai pris conscience remonte, dans mon souvenir, à l’enfance : ma langue me jouait des tours et fourchait dès qu’il fallait employer des masculins pour désigner les femmes exerçant certains titres ou métiers. Je féminisais spontanément, à tour de mots – à l’époque, je ne savais pas encore qu’il s’agissait en fait de démasculiniser – et je trouvais injuste que l’on me reprenne. Je ne comprenais pas pourquoi certains termes faisaient exception. Et plus je grandissais, plus je réalisais que cette résistance concernait généralement des professions ou fonctions prestigieuses, qu’elle n’était donc pas grammaticale, mais politique. Que ce vide lexicographique était la marque d’une censure et la fabrique d’une exclusion. Et je n’ai eu de cesse de chercher à le remplir.

Il y a dix ans, j’écumai les fonds de la Bibliothèque nationale de France à la recherche d’un mot perdu, découvert par hasard dans les registres du XVIIe siècle de la Comédie-Française : « autrice ». Je me suis engouffrée dans cette quête, jusqu’à en perdre la voix. J’ai passé de longues heures à tenter de retrouver mon latin pour décrypter les usages de ce féminin déjà subversif sous l’Antiquité, à épuiser les index et dictionnaires afin de débusquer sa trace sous les différentes orthographes de l’ancien français – auctrix, auctrice, authrice, autrice… Une chasse au mot qui, à la fin d’une conférence¹ où j’exposai mes travaux, me laissa aphone, la gorge brûlante, douloureuse au point que je ne pouvais plus avaler ma salive. Je fus traitée à la cortisone.

Prononcer ce mot tabou, dévoiler son histoire, soulever toute cette poussière sous laquelle on l’avait enfoui, raconter la guerre que des lettrés et une institution éminente lui ont menée, dénoncer cette langue qui nous efface et nous rend « innommables », trouver le féminin qui désigne les femmes en tant que créatrices, origines, sources d’autorité… Tout cela embrasa ma gorge.

Ce mot allait à l’encontre de toute l’histoire littéraire telle qu’on nous l’avait enseignée. Avec « autrice », remontait à la surface une longue généalogie littéraire de femmes qui l’avaient porté, de lointaines devancières en qui puiser notre autorité et notre légitimité de créatrices.

Pendant des siècles, l’Académie française a travaillé à rendre « autrice » invisible : désormais, on cherche à le rendre inaudible en ajoutant un discret appendice à auteur-e… Il ne s’agit pas de féminiser la langue, mais de la démasculiniser en rendant leur place à des féminins qui existent depuis des siècles, dans une langue que l’on a rendue sexiste, alors qu’elle ne l’était pas à l’origine.

Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus nombreuses à brandir ce mot comme un étendard et à adopter la requête des dames déposée à l’Assemblée nationale en 1792 : « Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent être et sont également nobles » .

Aujourd’hui, « Autrice » ne m’arrache plus la gorge : je savoure ce mot comme du miel, comme un remède pour me guérir de l’illégitimité inoculée aux femmes qui écrivent. Ne pas trouver les mots pour les nommer nous rend invisibles, à nous-mêmes et aux yeux des autres.« Autrice » décille notre regard. « Autrice » réveille les autrices endormies qui sommeillent en nous. Libère les autrices ligotées qui se débattent en vous.

Aurore Evain

Ce texte a été écrit en octobre 2015, à l’invitation de Chloé Simoneau, du Collectif Lacavale, pour son documentaire sonore « Sexisme entre gens de bonne volonté » (commande de HF Nord-Pas-de-Calais/Picardie).

« Sur une demande d’HF Nord-Pas-de-Calais/Picardie, le collectif l a c a v a l e est parti à la rencontre d’une quinzaine de femmes travaillant dans le secteur culturel à Lille et ses environs : metteuses en scène, autrices, comédiennes, chargées des relations publiques, chargée de projets culturels en milieu rural, technicienne, créatrice lumière, directrices de lieu culturel. Elles se sont livrées à des entretiens libres pour se questionner sur leur parcours professionnel en tant que femme, leurs difficultés, leurs forces, leurs déceptions, et leurs illusions.

A travers « Sexisme entre gens de bonne volonté » Chloé Simoneau livre ces paroles de femmes en proie, consciemment ou non, au sexisme ordinaire. Selon un rapport d’État présenté en mars 2015, 80% des femmes considèrent y être régulièrement confrontées. Malgré son apparente ouverture, le monde des arts et de la culture n’échappe pas au phénomène. Quel remède pour se guérir d’une illégitimité inoculée depuis de nombreuses années ? »

En savoir plus :http://collectiflacavale.fr/sexisme-entre-gens-de-bonne-volonte-chloe-simoneau/

Réalisation : Chloé Simoneau

Montage et prise de son : Antoine d’Heygere

Coproduit par le collectif l a c a v a l e et HF Nord-Pas-de-Calais/Picardie

Textes : Pauline Peyrade, Aurore Jacob, Pauline Ribat, Aurore Evain et Julie Ménard

Voix : Chloé Simoneau, Julie Ménard et Lola Roskis Gingembre

(1) Séminaire Rapports sociaux de sexe dans le champ culturel,  « La légitimité en matière culturelle, pensée dans ses rapports avec le genre », dir. Geneviève Sellier et Eliane Viennot, 2004-2005. Le texte de cette conférence a été publié sous forme d’article dans la revue Sêméion, et est disponible en ligne sur le site de la SIEFAR : http://siefar.org/wp-content/uploads/2015/09/Histoire-dautrice-A_-Evain.pdf

5 commentaires

  1. Très intéressante, votre thèse que ces féminins ont été retirés… et qu’il faut donc les rétablir, et non pas les créer. C’est tout à fait convaincant… Il faudrait faire un petit travail de lexicographie et produire le lexique retrouvé du féminin…

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